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mercredi, juin 29, 2022

Les politiques actuelles de biodiversit font des ravages sociaux et ne protgent pas la plante

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Alors que le congrs de l’UICN se runit pour fixer la stratgie internationale sur la biodiversit, Guillaume Blanc explique pourquoi les institutions internationales font fausse route en pratiquant un colonialisme vert.

   

Guillaume Blanc
Matre de confrences – Universit Rennes 2 – Auteur de Linvention du colonialisme vert Pour en finir avec le mythe de lden africain (Flammarion)

   

Actu-Environnement: Quelle est la teneur de votre critique sur l’approche de la conservation retenue par l’UICN et les institutions internationales?

Guillaume Blanc: Il s’agit d’aller l’encontre du discours propos par les grandes institutions internationales et notamment leur fameux 30X30, 30% de la plante en aires protges d’ici 2030. On considre dj que la France a presque atteint les 30% de son territoire en zones protges, en incluant les parcs naturels rgionaux. Mais c’est normal, on ne va pas dtruire les agglomrations qui s’y trouvent. En revanche, dans les zones protges en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud-Est, on expulse des populations ou on criminalise des agriculteurs et des bergers qui, eux, vivent d’une conomie de subsistance. Il y a un grand discours vhicul par les institutions de la conservation: conservation communautaire, dparts volontaires, engagements concerts. En ralit, on demande la population qui vit dans les parcs de ne plus y vivre ou, en tout cas, d’arrter de pratiquer l’agriculture et le pastoralisme. Cela mne des injustices sociales permanentes.

AE: On exige donc des pays du Sud une approche qu’on n’applique pas dans les pays riches?

GB: Oui, l’exemple trs parlant que je donne toujours pour dnoncer l’absurdit des politiques globales de conservation, c’est la comparaison entre le parc national des Cvennes en France et le parc national du Simien en thiopie. Les deux espaces sont classs au patrimoine mondial de l’humanit par l’Unesco. La raison du classement pour les Cvennes, c’est que l’agro-pastoralisme a faonn le paysage depuis 3000ans et qu’il doit donc tre maintenu. En revanche, dans le Simien, la condition du classement est que les paysans quittent le parc car l’Unesco, le WWF, l’UICN considrent qu’ils dgradent la nature. Plutt que de rsoudre la crise cologique comme elles le font en Europe, ces institutions essaient de naturaliser des espaces en Afrique et en Asie. Ce sont des dizaines de personnes qui peuvent tre abattues avec la complicit des tats. Des dizaines de milliers d’agriculteurs et de bergers sont expulss. Des centaines de milliers sont punis d’amende ou de peines de prisons pour avoir cultiv la terre ou fait pturer leur troupeau. Les histoires d’adaptation sont dans les pays du Nord alors que les histoires de dgradation sont dans les pays du Sud. Les archives ne mentent pas: j’ai bas mon livre sur 40000pages d’archives dont la moiti issue de l’Unesco, de l’UICN et du WWF. Face l’impossibilit de sauver la nature dans les pays du Nord, on protge dans les pays du Sud. C’est–dire que ceux qui dtruisent sont aussi ceux qui protgent. S’en prendre des gens qui produisent leur propre nourriture, qui se dplacent pied, qui vivent sans lectricit, qui n’ont pas de smartphone ni ordinateur, en vue de rsoudre la crise cologique, c’est un moyen de croire que l’on fait quelque chose. dfaut, c’est nous qu’il aurait fallu s’en prendre. On sait tous que ce n’est pas la petite paysannerie qui est responsable du changement climatique et de la perte exponentielle de la biodiversit.

AE: Cette approche que vous critiquezest-elle poursuivie de bonne foi?

GB: Je suis persuad que oui. Mais il y a trois choses qui font que les politiques globales de conservation en Afrique sont encore voues produire de l’injustice. La premire, ce sont les mythes issus de l’poque coloniale. C’est le cas, par exemple, de la disparition des forts primaires. Si on prend l’exemple de l’thiopie, on serait pass de 40% du pays recouvert de forts 3%. Ces chiffres ont en fait t crs de toute pice en 1961, sans aucune tude mais ils continuent depuis de circuler. Il y a donc l’ide que ce sont les paysans qui dgradent. La deuxime chose, c’est la ngation de l’vidence: ceux qui vivent d’une agriculture de subsistance ne dgradent pas. S’en prendre eux, c’est viter de remettre en cause l’exploitation capitaliste et consumriste des ressources de la plante. La troisime chose, c’est que notre systme est bas sur l’ide d’avoir une solution globale. Or, on ne pourra jamais appliquer les mmes solutions l’Afrique du Sud qu’ l’thiopie, au Rwanda, l’Algrie, l’Indonsie ou la Malaisie. Car ce ne sont pas les mmes cosystmes. On ne peut agir de la mme manire dans des cologies semi-arides ou dans des cologies tropicales humides. Mais si on admet a, on remet en cause l’utilit mme de ces experts ou de ces consultants qui ont des solutions standardises. Un consultant de l’UICN ou de l’Unesco, trs bien pay, qui passe cinq jours dans un pays sans en connatre la langue, la culture, l’histoire, la socit et les pratiques agro-pastorales, ne trouvera jamais la solution. Pourtant, ils circulent de pays en pays en Asie et en Afrique. Est-ce qu’on imaginerait un consultant thiopien venir en France et, au nom de l’Unesco, dire en amharique des responsables franais: il faudrait que vous expulsiez des paysans des Cvennes? Jamais.

AE: Quelles sont les solutions pour remdier cela?

GB: La premire solution serait enfin de vraiment recourir la science en menant de relles tudes scientifiques pays par pays, cosystme par cosystme: voir quelle est l’volution du couvert forestier dans l’thiopie des hauts plateaux, au Botswana pour les lphants, au Sahel pour les sols dsertiques. Sur l’thiopie, le Kenya, la Tanzanie, par exemple, je n’ai jamais pu trouver trace d’aucune tude scientifique vritable de la part du WWF, de l’Unesco ou de l’UICN. Cette mthode pourrait ensuite permettre une prise en compte rationnelle et vritable des communauts locales, ainsi que des milieux o le non-quilibre est la rgle. Si on prend l’exemple de l’cologie de l’Afrique sub-saharienne dans les milieux arides, elle volue en fonction de l’eau et des nutriments, mais aussi du feu et du pturage. Au Sahel, sans la culture sur brlis et le pturage, beaucoup de plantes mourraient. Et pourtant, on va expulser les bergers. Dans le mme temps, on va planter des arbres dans le dsert. C’est le grand projet de la muraille verte. Il n’y a que deux aboutissements possibles pour ce projet: ou les arbres meurent, ou ils auront puis le peu d’eau des nappes phratiques et assch les puits pour les populations qui y vivent. Il faut donc accepter la dimension socio-cologique des environnements africains. On pourrait alors sauver l’cologie en aidant ceux qui peuvent le faire. Car cela permettrait de se poser une question fondamentale: si ceux qui vivent d’une agriculture de subsistance ne sont pas les responsables de la dgradation massive de la plante, qu’est-ce qu’il faut combattre? On le sait tous, c’est le consumrisme et le capitalisme.

AE: L’UICN fait pourtant une place aux peuples autochtones, notamment par l’organisation d’un sommet ddi lors du congrs. Ce n’est pas satisfaisant?

GB: On leur donne une place. Mais les autochtones, ce sont des tres humains comme tout le monde. Eux-aussi, ils veulent le pouvoir dans leur pays sur leur communaut. Ce ne sont pas parce que les reprsentants d’un peuple autochtone vont passer par les sphres internationales que, dans leur pays, ils n’ont pas affaire l’tat qui les gouverne. Il faut interroger cette catgorisation. Oui, l’UICN invite les peuples autochtones du Brsil, mais est-ce Bolsonaro ou sont-ce les autochtones qui dcident de la culture du soja ou de l’levage du bœuf en Amazonie? Le deuxime lment, c’est que les grands acteurs de la biodiversit disent intgrer les populations locales. C’est vrai, mais on leur demande de quitter leur zone de vie et, ensuite, on les intgre la conservation. C’est–dire qu’on leur donne l’opportunit de devenir charpentier, menuisier, ou guide touristique, accompagnateur, chauffeur ou cuisinier pour les touristes. J’ai vu ces populations. Ce sont les larmes aux yeux qu’ils disent vouloir retourner chez eux. Il y a eu aussi beaucoup de dplacements de populations avec leurs troupeaux. Ils se retrouvent l’extrieur du parc o il y a dj des agriculteurs et des bergers. Il y a alors une surutilisation des sols mais aussi un effondrement des prix du btail. Ce qui va appauvrir encore plus les populations. On retrouve cette logique compltement absurde: la nature d’un ct mise en parc, la culture de l’autre dgrade.

AE: S’agit-il du concept de conservation forteresse?

GB: Oui, on se retrouve avec une zone mise sous cloche o il n’y a plus d’humains. Mais ce concept a volu et on est pass une logique de core zone, zone cœur, et de buffer zone, zone tampon, o les populations sont dplaces. Une troisime volution fait que, parfois, les populations, comme les Massa en Tanzanie, ne sont plus chasses et restent l’intrieur du parc. Mais elles n’ont plus la mme autorisation de cultiver la terre et de faire patre les troupeaux. Elles vivent du tourisme. On a alors des enfants qui arrtent d’aller l’cole car il est plus rentable de mendier auprs des touristes. Une fois adultes, ils se font guides touristiques mais ils sont tellement nombreux qu’ils se retrouvent au chmage pour la plupart, sans aucune chance de reconversion puisqu’ils ne sont pas alls l’cole. Une autre aberration: en Namibie, avant, les populations attribuaient une valeur sacre la faune. Mais plus on est all vers une conservation communautaire, plus elles ont attribu une valeur marchande la faune, qui est alors protge en fonction de l’attrait qu’elle reprsente pour les touristes. Comment fait-on quand il y a une pandmie et que, depuis un an et demi, il n’y a plus de touristes? Sauvegarder la nature pour la valeur montaire qu’elle reprsente, c’est une absurdit. Toute cette logique n’est viable que par ce qu’il y a des touristes qui dpensent de l’argent. Or, venir visiter un parc national en Afrique, c’est l’quivalent de le dtruire, compte tenu de la consommation de ressources et de l’empreinte carbone reprsentes par les voyages. Mais aller dire a, ce serait remettre en cause notre propre systme. Et pourtant, si on veut sauver la plante, c’est bien ce qu’il faudrait faire: sauver la nature, donc ne plus aller la visiter.

AE: Le concept de solutions fondes sur la nature prn par l’UICN est-il aussi critiquable?

GB: C’est comme le dveloppement durable, c’est ce que les praticiens des sciences humaines appellent du mta rcit. Qui irait le remettre en cause? Que veut dire restaurer des cosystmes naturels? Si l’homme les restaure, ce n’est pas naturel. C’est un beau mot mais qui ne veut rien dire. C’est encore une solution standardise qui va permettre d’appliquer des politiques globales fondes sur des croyances et de croire que l’on fait quelque chose pour la nature en Asie ou en Afrique. Le mot mme de nature n’existe d’ailleurs pas dans la plupart des langues africaines.

AE: Qu’attendre au final des politiques de biodiversit?

GB: Nous devons faire pour les parcs africains la mme chose que ce que nous faisons pour les parcs europens, c’est–dire sauvegarder ceux qui nous montrent les voies d’une agriculture et d’un pastoralisme sobres. Puisque 80% de la biodiversit se situe l o sont les peuples autochtones, pourquoi les chasser? Cela fait 200ans qu’on dit qu’ils sont responsables de la dgradation et, en mme temps, c’est chez eux que se trouve la biodiversit. Cela veut dire que la co-volution entre humains et non-humains est possible et qu’il ne faut pas s’en prendre eux. Personne ne protgera la biodiversit si c’est pour devenir plus pauvre et exclu.

Article publi le 02 septembre 2021

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