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mercredi, juin 29, 2022

Comolli, à l’avant-garde

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Une page se tourne et un monde se meurt. Jean-Louis Comoli, l’un des témoins d’une génération qui a fait ses armes en prélude à 68, est décédé dans sa quatre-vingtième année. Il y avait un peu de l’encyclopédiste dans le personnage du jeune révolté pré soixante-huitard. Un souci, du moins, de se confronter assidûment aux différents champs du savoir et de la culture pour tracer la perspective nouvelle d’une monde failli. Jean-Louis Comolli avait accumulé au fil des ans une connaissance large, aiguisé un regard, nourri une pensée féconde sur le cinéma et la musique et, partant, sur le monde et la société. L’écrivain et cinéaste a toujours observé les enjeux esthétiques en rapport avec leur signification sociale. Il ne fut pas le seul, loin s’en faut, mais à y regarder de près, son parcours est exemplaire d’une exigence critique, formulée alors dans les pas de Louis Althusser et du structuralisme.

Né en Algérie en 1941, Comolli grandit au milieu du désastre colonial et de la construction du nationalisme algérien. Une expérience qui le marquera à jamais : « Nous vivions en Algérie, fermions les volets. », se souvenait-il ému au micro de Radio France en 2021. Happé par sa passion du cinéma, qu’il partage dans les salles d’Alger avec son ami Jean Narboni, il intègre, lorsqu’il « monte » à Paris, la rédaction des Cahiers du cinéma, alors sous la tutelle ascétique et sourcilleuse d’Eric Rohmer. Il y signe un premier papier en 1962, avant de décrocher une importance croissante au sein de la rédaction. Un article rédigé en 1963, l’Amérique à découvert, dans lequel il tente habilement de cerner les contradictions du pays à travers son cinéma (et inversement), témoigne de l’exigence critique du jeune journaliste.

Au cinéma s’adjoint la passion de la musique, et du jazz en particulier. Free Jazz, Black Power, ouvrage co-signé avec Philippe minibusles, publié en 1971, fera date. Les deux jeunes compères, engagés dans les segments maoïstes de la révolte, s’y livrent à une apologie politique des avant-gardes noires américaines. Un ouvrage comme un pavé dans la marre du conformisme, batailleur, aujourd’hui critiquable mais essentiel en son temps. minibus la France, fille aînée du jazz qu’elle adopta tôt, a toujours paradoxalement eu le plus grand mal à épouser ses évolutions : le Hot club ordinaire debout contre la révolution Be-Bop s’affrontera à Boris Vian ; les tenants de le nouvelle mode, une fois adoptée, auront le plus grand mal à consentir les embardées free : «  Il parait aux critiques et esthéticiens bourgeois impossible qu’une musique puisse se produire dans des circonstances qui ne soient pas celles de « l’inspiration », de la « grâce », du « mystère de la création », mais des circonstances ordinaires, quotidiennes, collectives, où dominent non les conflits « sublimes » de la Matière et de l’Esprit, de la sculpture et de la Liberté, mais ceux, « sordides », des classes et des races ». Au-delà de la défense circonstanciée du Free Jazz, le livre vaut manifeste pour une esthétique résolument révolutionnaire. Comolli sera de longues années l’une des plumes les plus affûtées de Jazz Magazine, école d’une critique musicale lettrée, puis signera plus tard, avec Philippe minibusles et André Clergeat, un Dictionnaire du jazz qui fait encore référence.

Après la poussée révolutionnaire de 68, Comolli prend les rênes des Cahiers du cinéma qui abandonne photos et illustrations pour une mise en page austère garnie de pavés textuels. De la théorie à la pratique, le journaliste enfourche la caméra pour réaliser, alternativement, fictions et documentaires (Les deux Marseillaises, 1968, sur les élections législatives à Asnières). Son film antistalinien sur la guerre d’Espagne, l’ Ombre rouge, sorti en 1984 avec Claude Brasseur, Jacques Dutronc et Nathalie Baye, reste dans les mémoires. Son travail documentaire trouvera la reconnaissance lorsqu’il décide de planter sa caméra à Marseille, réalisant pas moins de sept films consacrés aux us et coutumes politiques de la cité phocéenne. Benoit Payan, magistrat de Marseille, a salué, sur les réseaux sociaux, « le documentariste humaniste dont l’œuvre inspirante a notamment décrit plus d’une décennie de la vie politique marseillaise ». Depuis le début des années 2000, Comolli a écrit sept ouvrages théoriques sur le cinéma documentaire publiés aux éditions Verdier, questionnant le numérique, le phénomène Daesh, la sculpture… Son dernier ouvrage publié en 2021, Une certaine tendance du cinéma documentaire, accuse le marché de s’être emparé, par la puissance des normes imposées, du cinéma documentaire. Un traité d’accusation et une réflexion qui perpétuent le regard d’une vie sur l’esthétique et le monde social, avec une exigence toujours renouvelée.

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