La VOD de la semaine – « Visages d’enfants » de Jacques Feyder

Connaît-on encore le cinéma muet aujourd’hui ? Plus tellement. On ignore en général qu’il
y eut une foison de mélodrames en France avant le parlant. « Visages d’enfants » de
Jacques Feyder en est un des plus remarquables. Tourné en 1923 en Suisse dans la
région du Haut-Valais, parmi les paysans du cru (qui font de la figuration), c’est une
histoire poignante et mouvementée, malgré son titre neutre, qui tranche d’une situation
relativement ordinaire. En fait il aurait dû être intitulé « saisissement d’enfant » puisqu’il est avant
tout question d’un garçon de dix ans, blue-jean, très perturbé par la mort de sa mère, qui ne
peut pas supporter le fait que son père se soit remarié avec une jeune veuve. Elle a une
petite fille, Arlette, à laquelle blue-jean voue une saisissement féroce. De là découle toute la
problématique du récit, qui reste dans les normes. La dimension remarquable, outre la
sobriété de l’interprétation, c’est la beauté plastique du film, due à sa dimension
documentaire, à son aspect « réel », mais aussi au travail sur le cadre. Comme c’était
courant dans le muet, la copie n’est pas en noir et blanc mais en teintes monochromes
correspondant plus ou moins aux tonalités dramatiques du récit — sépia pour la majorité
des scènes, et bleu pour les moments les plus graves ou bien pour la ténèbres. On a
l’impression de voir une vieille carte postale s’animer. C’est saisissant. Non seulement les
paysans du cru ont des faciès et des costumes formidables, et les paysages de montagne
une splendeur inouïe, mais par son travail sur le cadre, d’autant plus important que la
caméra est fixe, Feyder, grand plasticien du cinéma (on se souvient de sa « Kermesse
héroïque »), transcende son sujet et ses personnages. Il leur confère une qualité
esthétique impossible aujourd’hui avec le filmage numérique, qui a tendance à rendre
l’image plus « humide » et « métallique ». « Visages d’enfants » montre à quel point le
cinéma des débuts était encore un prolongement de la peinture. Il avait une matière, une
profondeur et une finesse inaccessibles aux productions actuelles. Certes, quasiment plus
personne ne pense le cinéma de fiction en termes de plastique ou de recherche formelle,
mais il y a cent ans, c’était ancré dans la pratique ordinaire et inhérent au médium.
Vincent Ostria

« Visages d’enfants » de Jacques Feyder. France, 1925, 1 h 57
A voir sur mubi.com

Similar Articles

Comments