A Beyrouth, un an après l’explosion, « c’est une lutte de tous les instants »

INTERVIEW

« C’est une guerre de tous les instants, une guerre pour la survie. Rien ne va dans le pays ». Les mots de Claude El Khal sont très forts. Ce journaliste indépendant témoigne mercredi pour Europe 1 de la situation à Beyrouth, un an jour pour jour après la double explosion qui a détruit le port et une partie de la ville, mais aussi provoqué la mort de plus de 220 personnes. Et en une année, loin de s’être améliorée, les conditions de vie des habitants se sont très largement détériorées. « C’est une lutte de tous les instants », résume le reporter, visiblement éprouvé.

 

« Rien ne va dans le pays. On parle de plus de 70% de la population qui n’arrive pas à se nourrir convenablement », poursuit Claude El Khal. « Et il n’y a pas d’électricité ou très, très peu. Il n’y a pas d’essence ou très peu. Le mazout manque. Même les générateurs, qui devaient remplacer l’électricité quand celle-ci est rationnée, sont aujourd’hui eux-mêmes rationnés. Nous passons toutes les nuits dans le noir, sans électricité, sans générateur, sans rien. Je pourrais dire qu’à chaque jour suffit sa peine, mais c’est pire que ça en réalité. »

« Les gens semblent perdus, comme écrasés par un poids énorme »

Dans ces conditions, les habitants de Beyrouth sont contraints de vivre au jour le jour. « Il vaut mieux ne pas tomber malade et ne pas avoir besoin de médicaments. Récemment, des enfants sont morts par manque de médicaments », assure le journaliste. « Chaque jour qui passe, on se dit ‘bon, on est encore là et on continue’. Et ça devient de plus en plus difficile. Beaucoup pensent à partir, ceux qui en ont les moyens, mais la grande majorité est emprisonnée ici, elle ne peut pas partir et ne peut que subir ce qui est en train de se passer. »

Et l’approche du 4 août n’a rien arrangé. « Plus on s’approche de la date anniversaire, et plus le sentiment remonte. Les gens semblent perdus, comme écrasés par un poids énorme. C’est très difficile à expliquer, mais il faut voir le regard des gens, qui est terrible », explique Claude El Khal, ému. « On revit ça, on revit ce moment-là, cette explosion. Je ne sais même pas si on peut appeler ça une explosion, parce qu’on en a connu des explosions, toutes ces années, avec la guerre. Mais quelque chose comme ça, nous n’avons rien vu de tel. Quelque chose semble s’être brisé à l’intérieur de nous tous. »

« Les gens sont tellement en colère que ça risque de déborder, ça risque de déraper »

Et ce qui alimente la rancœur des Beyrouthins, c’est que les stigmates de l’explosion sont encore très visibles. « L’État est complètement absent, totalement, de l’effort de reconstruction. La reconstruction est prise en charge par des ONG, des gens de bonne volonté, mais ce n’est pas quelque chose qui peut remplacer une reconstruction faite par un Etat organisé, ce que nous n’avons pas », s’indigne Claude El Khal. « Le port est pratiquement en l’état. Aujourd’hui, dans les immeubles autour du port, il y a quelques appartements qui sont habités parce qu’ils ont été retapés, plus ou moins. Mais tout le reste est détruit. »

Alors la colère gronde. Et une manifestation est prévue mercredi pour commémorer la catastrophe, mais aussi pour réclamer que justice soit faite, alors que l’enquête est au point mort. « Je pense qu’il va y avoir beaucoup de monde, beaucoup, beaucoup de monde », prévoit le journaliste. « Les gens sont tellement en colère, sont tellement exaspérés que ça risque de déborder. Ça risque de déraper. Une situation pareille ne peut pas vraiment être contrôlée. Donc nous verrons ce qui va se passer. Mais je pense qu’il y aura énormément de monde dans la rue.

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